La succession qui m’a appris mon métier
Une succession ne devrait jamais demander à un enfant de prendre une décision qui n'est pas la sienne. Quel que soit son âge.
Vendredi dernier, Hélène s'est assise en face de moi. Cheffe d'entreprise, elle s'apprête à être à la tête d'une fortune. Elle a choisi de venir avant. Avant les arbitrages, avant les décisions, avant que quoi que ce soit ne se fige.
Et en l'écoutant, c'est une maison face mer, à La Baule, qui m'est revenue.
Ma grand-mère en avait hérité. Mon grand-père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, avait construit autour de cette maison une vie, une famille, une mémoire. Six enfants. Un homme qui avait donné, beaucoup, longtemps, pour son pays et pour les siens.
Quand la succession est arrivée, rien n'avait été préparé.
Ce que j'ai vu, à hauteur de petite-fille, ce n'est pas la maison. C'est les désaccords. Les pertes de temps. Les pertes d'argent. Et des enfants qui ont dû prendre des décisions qui n'étaient pas à leur place. Avec, en filigrane, le regard d'un homme qui avait tant donné, et qui voyait ça.
Le notaire de la famille a fait son métier au moment où il a été appelé. Mais il aurait fallu que quelqu'un sollicite son conseil dix ans plus tôt, pas pour rédiger, pour coordonner. Pour faire gagner du temps, de l'argent et de l'énergie à des gens qui n'avaient pas à en perdre autant.
Personne n'a passé ce coup de fil.
Les liens sont revenus. Les années ont fait leur travail. Mais l'inconfort de traverser ce type d'événement, lui, ne s'efface pas. Il s'inscrit. Dans les corps, dans les souvenirs, dans la manière dont on parle ou dont on ne parle plus d'argent en famille.
C'est pour ça que je fais ce métier comme je le fais. Pas pour produire des stratégies. Pour poser, en amont, les questions que personne ne pose. Celles qui font émerger ce qui n'a pas été dit, ce qui n'a pas été chiffré, ce qui n'a pas été coordonné. Celles qui évitent qu'un jour, quelqu'un d'autre, un enfant, un conjoint ait à les poser à votre place, dans la douleur.
Quand Hélène s'est assise en face de moi vendredi, ce n'est pas une stratégie patrimoniale qu'elle est venue chercher. Elle est venue parce qu'elle savait, intuitivement, qu'il fallait que quelqu'un commence par lui poser les bonnes questions, sur ses enfants, sur ses liens, sur ce qu'elle voulait vraiment voir tenir après elle. Et qu'ensuite, seulement, on appellerait son notaire, son avocat, son expert-comptable. Dans cet ordre-là.
Anticiper, ce n'est pas optimiser un patrimoine. C'est éviter à ceux qu'on aime de devoir trancher dans la douleur ce qu'on n'a pas eu le courage, ou le temps, de poser soi-même. Et c'est accepter qu'avant les stratégies, avant les actes, quelqu'un prenne le temps de poser les bonnes questions. Celles qui ne se posent pas dans un cabinet comptable ni dans une étude notariale. Celles qui font tenir tout le reste.
La pièce manquante, souvent, c'est quelqu'un qui pose les bonnes questions avant tout le monde.