La succession qui m’a appris mon métier
Une succession ne devrait jamais demander à un enfant de prendre une décision qui n’est pas la sienne, quel que soit son âge.
En l’écoutant, c’est une maison face mer, à La Baule, qui m’est revenue.
Ma grand-mère en avait hérité.
Mon grand-père était un résistant et un combattant de la Seconde Guerre mondiale. Avec ma grand-mère, ils avaient construit autour de cette maison une vie, une mémoire et six enfants. Je me souviens des récits du débarquement en Provence ou encore celui de la bataille de Bir-Hakeim. Il avait cette force inébranlable de prendre la vie du bon côté, il était d’une force incroyable.
Quand la succession est arrivée, rien n’avait été préparé.
Ce que j’ai vu, à hauteur de petite-fille, ce n’est pas la maison mais cela a été les désaccords, les discussions où chacun reste campé sur ces positions, par extension les pertes d’argent. Ce sont les enfants qui ont dû prendre des décisions.
Le notaire de la famille a fait son métier au moment où il a été appelé. Mais il aurait fallu que quelqu’un sollicite son conseil dix ans plus tôt pour prévoir et parler des sujets que l’on n’ose pas aborder tels que la mort et la vulnérabilité.
J’aurais adoré apprendre à faire du roller sur ce trottoir quasi libre de voitures. La Baule a certes beaucoup changé mais ce lieu fait partie à tout jamais de ceux qui m’ont touchée par les souvenirs qu’ils recèlent.
Les liens sont revenus, les années ont fait leur travail. Mais l’inconfort de traverser ce type d’événement, lui, ne s’efface pas. Et c’est ce sentiment profond qui me conduit à vous partager cette histoire aujourd’hui. Je sais à quel point le corps, les souvenirs, la manière dont on parle ou non d’argent en famille laissent des traces. Dans certaine famille même, des stigmates profonds voire des traumatismes.
C’est pour cela que je fais ce métier comme je le fais, pas uniquement pour mettre en place des stratégies mais surtout pour poser, en amont, les questions que personne ne pose. Celles qui font émerger ce qui n’a pas été dit, ce qui n’a pas été chiffré, ce qui n’a pas été coordonné. Celles qui évitent qu’un jour, quelqu’un d’autre, un enfant, un conjoint, ait à les poser à votre place, dans la douleur.
Quand Hélène s’est assise en face de moi vendredi, ce n’est pas une stratégie patrimoniale qu’elle est venue chercher. Elle est venue parce qu’elle savait, intuitivement, qu’il fallait que quelqu’un commence par lui poser les bonnes questions, sur ses enfants, sur ses liens, sur ce qu’elle voulait vraiment voir perdurer après elle, et qu’ensuite, seulement, on activerait ensemble les conseils adéquats.
Anticiper, ce n’est pas optimiser un patrimoine, c’est éviter à ceux qu’on aime de devoir trancher dans la douleur ce qu’on n’a pas eu le courage, ou le temps, de poser soi-même. Et c’est accepter qu’avant les stratégies, avant les actes, quelqu’un prenne le temps de poser les bonnes questions.